Oliver Klaus


  Le Début
Trois jeunes musiciens de la petite ville de Waterloo, Québec ont écrit une page de l'histoire du rock & roll canadien, en produisant eux-mêmes, en 1970, leur premier long jeu. The White Album, comme ils l'avaient appelé, était le premier album rock & roll produit et distribué au Canada par des musiciens, sans l'aide d'intermédiaires. Ce disque du groupe rock Oliver Klaus était une première dans l'industrie du disque au Canada et il allait ouvrir la porte à une nouvelle façon de produire des disques, reprise plus tard dans la décennie par la génération punk-rock. Les frères Singfield : Maurice, le guitariste et Bryan, le batteur, tous deux créateurs du groupe, avaient à l'époque respectivement 21 et 18 ans. Ils avaient joué ensemble dans 4 groupes depuis leurs débuts en l964-65. En 1970, Oliver Klaus était déjà reconnu comme groupe rock dans le milieu musical montréalais, ayant entre autres joué au Pavillon du Canada et à la Place des Nations à l'Exposition Universelle de Montréal en 1967, et en participant à l'émission de télévision Like Young à CFCF-TV, Montréal.

Mo Beats
1965 : Les Mo-Beats émergent du garage familial: de g. à dr. : Maurice Singfield, Bryan Singfield et Steven Graves.

1965 : les gars ont 13 et 15 ans. Ils ont formé un groupe: les " Mo-Beats "; M - O étant les initiales des prénoms de Maurice et Oliver Singfield, son papa. Maurice était à la guitare et Bryan à la batterie; Steven Grass jouait de la basse et un deuxième guitariste, Rod Bailey, s'ajoutait au groupe en spectacle. Ils jouaient des chansons cultes du début des années 60 telles " Secret Agent Man ", " Oh Donna " , " I Saw Her Standing There " .

Mo Beats
Les " Mo-Beats " en spectacle : Maurice, Bryan et Rod Bailey.

En 1966, le groupe devient un trio. Il s'appelle " The Abstract ". S'est joint à eux un copain d'école, Keith Tedman, un claviériste. Le bassiste n'est plus là. Ils jouent principalement des pièces instrumentales telles " Moon Over Naples " et " Ebb Tide " .

Abstract
Photo de gauche, " The Abstract " en chair et en os, Maurice, Keith T. et Bryan. Photo de droite, Bryan et Maurice.

Au même moment dans les Cantons-de-l'Est, à cause de la mixité linguistique particulière à la région, de nouveaux groupes de jeunes musiciens francophones apparaissaient. En 1966, Maurice et Bryan se joignent à deux musiciens de Waterloo, Gilles Roberge, guitariste, et Jean-Guy Robichaud, bassiste, pour former " Les Notables " . C'était un groupe très versatile, qui pouvait jouer des succès en français et en anglais. Le groupe devint rapidement populaire. Ils jouaient pratiquement toutes les fins de semaines dans les écoles secondaires à travers la province. Ils jouaient régulièrement à Sainte-Adèle, une station de villégiature au nord de Montréal, à Montréal même, à Montréal-Ouest et à Sherbrooke.

Alors qu'ils étaient à l'affiche avec des groupes francophones très populaires comme " Les Houlops " et " Les Sultans ", une compagnie de disque de Montréal leur offrit d'enregistrer sous leur étiquette. Ils enregistrèrent deux pièces, une en français et une en anglais, au studio Stereo Sound à Montréal. Le représentant de la compagnie trouva que l'accent anglais de Maurice était trop fort et leur suggéra de trouver un chanteur francophone pour remplacer Maurice pour les chansons en français. Les Notables n'avaient pas l'intention d'être les choristes dans leur propre groupe! Ils remballèrent leurs instruments et s'en retournèrent à Waterloo. La chanson " Do Love me Do ", enregistrée lors de cette session mémorable, est présentée sur le CD Oliver Klaus 1967-1970.

C'était l'époque où les groupes de musique québécois se cherchaient une image originale, qui les distinguerait incontestablement de la foule des autres. Il y avait de nombreux concours d'orchestres et chacun y allait avec plus ou moins de goût et de succès! Il y avait parmi les plus connus " César et ses Romains " qui portaient des toges et des sandales, et les Classels qui s'habillaient de blanc et teignaient leurs cheveux en blanc. Un gérant " entreprenant " de Granby leur proposa alors une transformation spectaculaire pour profiter de l'explosion de la mode des mini-jupes chez des adolescentes. " Les Notables " s'appelleraient les " Mini-Mods " et porteraient des mini-jupes!Maurice raconte l'aventure:

" Pendant que le gérant s'occupait du style des affiches, les quatre musiciens magasinaient les mini-jupes qu'ils allaient porter avec des chemises de couleur et des chaussettes scoutes. On fit les photos et les affiches furent rapidement distribuées à Cowansville, le " lieux du crime ", où devait se tenir leur premier concert. On les présenterait non comme " Les Notables " mais comme un groupe anglophone de Toronto en tournée au Québec. Les gars avaient l'air assez convenables mis à part les jambes arquées de Gilles Roberge et l'ahurissement de Bryan quand il s'est assis pour la première fois à sa batterie, en mini-jupe et qu'il a écarté les jambes pour atteindre les pédales "…

" Les Mini-Mods " en mini-jupes, coupures de presse dans les journaux francophones : Gilles Roberge, Bryan, Maurice et Jean-Guy Robichaud.

" …À notre grande surprise, " Les Mini-Mods " eurent beaucoup de succès. Les filles couraient les autographes et notre gérant était " parti pour la gloire ", certain qu'en peu de temps nous aurions des tas de contrats et que nous pourrions doubler nos cachets. "

Les médias leur firent beaucoup de publicité et " Les Mini-Mods " signèrent plusieurs contrats. Mais les gars refusèrent de porter de nouveau les mini-jupes. L'intérêt baissa et le groupe redevint " Les Notables " et reprit son répertoire. Ce répertoire comportait des succès des " Doors " comme " Light My Fire " et " Somebody To Love " des " Jefferson Airplane's ". L'année 1967 n'était pas encore terminée que Maurice et Bryan avaient déjà décidé de s'aventurer dans un style plus improvisé et de former un nouveau groupe qui créerait son propre matériel, dans la foulée très expressive de musiciens tels les " Cream " et " Jimi Hendrix Experience ". Un autre des frères Singfield leur suggéra de prendre deux des prénoms de Maurice et d'en faire le nom de leur nouveau groupe : " Oliver Klaus ". Graham Worden se joignit à eux à la basse. Fin 1967, le trio répétait dans le sous-sol de la maison Singfield à Waterloo, et en 1968, il jouait un peu partout dans les Cantons-de-l'Est.

Malheureusement, trouver des endroits pour faire des spectacles devenait plus difficile. La drogue venait de faire son apparition. Dans les écoles, la jeunesse devenait plus turbulente et souvent les danses devaient être annulées. Les groupes de musiciens durent se tourner vers les clubs et les bars. Oliver Klaus fit de même. Ce genre de vie n'était pas facile et certains clubs étaient franchement miteux. Il fallait trouver d'autres façons de gagner sa vie. À l'été 1969, Maurice, Bryan, et leur nouveau bassiste Jerry Cushen, louèrent un local à Knowlton et avec l'aide de tous leurs amis, ouvrirent un restaurant qu'ils appelèrent The Other Side (simplement parce qu'il était situé de l'autre côté de la rue où était déjà installé un club très populaire, The Terrace Inn.) Le jour ils étaient aux fourneaux et le soir au micro!! Les paroles de la pièce For The Boys, sur la face A du CD Oliver Klaus 1967-1970 racontent cet été mémorable.

Le premier enregistrement professionnel du groupe se fit à l'automne 1969. Maurice était étudiant au collège Dawson à Montréal. Un ami lui présenta Chuck Grey qui était ingénieur de son. Grey invita Maurice à venir jouer au studio où il travaillait. " J'ai pris ma guitare ", raconte Maurice, " et j'ai joué quelques-unes de mes compositions. Grey était si impressionné qu'il téléphona au producteur Ron Dykhof. " À cette époque, Ron Dykhof, un ancien membre du groupe " Les Sceptres ", était producteur à la pige pour Trans-World Records, chez qui des groupes importants de Montréal, tel " The Haunted " et " The Rabble ", avaient déjà enregistré. On organisa une session d'enregistrement avec les trois membres du groupe au Studio Six sur la rue Saint-Antoine, à Montréal. Ils jouèrent un certain nombre de pièces. On en sélectionna deux : " Feeling Groovy " et " Good Morning (Here Comes the Sun) " pour être imprimées et mises en marché. C'étaient deux compositions de Maurice. Le 45 tour sortit au début de 1970 sur l'étiquette Trans-World 1733. Il semble qu'un grand nombre d'exemplaires furent distribuées dans des sacs de croustilles!!

Trans-World
Le rarissime 45 tours d'Oliver Klaus de 1970, sur étiquette Trans-World. Recto : " Good Morning ", verso : " Feeling Groovy ".

Maurice avait l'âme d'un ingénieur de son. Depuis l'époque de son 1er groupe, les " Mo-Beats " en 1965, il avait enregistré tout ce que ses groupes avaient pu produire. Il désirait maintenant améliorer l'enregistrement des chansons du 45 tours. L'occasion se présenta quand une station radio de Granby décida de vendre du matériel de studio. Avec Bryan, ils achetèrent ces appareils et ils s'installèrent un studio de son dans le sous-sol d'un restaurant de Waterloo. Dans ce petit studio, ils pouvaient enfin expérimenter à leur aise jusqu'à ce qu'ils trouvent le " vrai son " d'Oliver Klaus. " C'est là que la partie studio du long jeu du White Album a été enregistrée, durant l'hiver 1969-70. Le studio avait deux " deux pistes ", rappelle Maurice. " On enregistrait son sur son ".

En studio, Maurice était à la fois musicien et ingénieur du son. "Il fallait être vite sur ses patins ! Je faisais la préparation d'enregistrement des deux autres musiciens, et j'essayais d'imaginer quel serait mon propre niveau sonore. Alors je partais l'enregistreuse, je courais les rejoindre et je jouais ma pièce en espérant que nous avions quelque chose de décent sur le ruban. " Les séances d'enregistrement étaient très longues parce que Maurice, déjà très méticuleux, mettait un temps fou à préparer la Teac pour chaque partie d'enregistrement. " Je rendais les gars fous à vérifier et contre vérifier le EQ (niveau de son). J'enregistrais leurs commentaires pendant ces attentes et je les utilisais comme sources sonores. C'est comme ça que nous avons gardé tous ces petits bouts de sons comme " cheese, apple and potato ", souvenirs des sandwiches aux pommes et au fromage que nous mangions avec des patates crues. "

jamming
Maurice, Bryan et Jerry jamment " au sous-sol " chez des amis.

La deuxième face du long jeu The White Album présente l'enregistrement en direct d'un spectacle que nous avons donné à l'aréna de Waterloo à l'été 1970 devant un auditoire de 280 personnes. Maurice étant sur la scène, Frank Provencher et David Chapman l'ont remplacé à la sono. " Ils étaient cachés derrière un rideau et portaient des écouteurs pour nous enregistrer en stéréo sur un Teac R310 (stéréo mastering tape deck). On avait un mixer Grommes à lampes à six entrées, pas d'égalisateur. 2 micros Sony C38 étaient placés en avant-scène pour prendre l'ensemble en stéréo et 2 micros additionnels prenaient les voix. "

L'enregistrement en direct du concert offre un son plus " heavy " d' " Oliver Klaus ". En spectacle, nous faisions des choses difficiles à réaliser en studio. Il y avait des surprises. Par exemple en jouant " Kentucky Woman ", je partais une petite improvisation, ce qui amenait les gars à suivre et à improviser à leur tour. C'était des choses que nous n'avions pas répétées. On les faisait sous l'inspiration du moment. À un certain moment dans ce spectacle quelqu'un dans la foule a demandé un slow, ce qui n'était pas vraiment dans notre répertoire. Alors on a joué " Season of the Witch " en slow… pour la première fois. On a aussi joué " 3/5 of a Mile in 10 Seconds " des " Jefferson Airplane's ", " Good Morning Little Girl " et plusieurs pièces originales.

Une fois les deux faces du long jeu mixées sur quart de pouce, Maurice s'est présenté au studio RCA à Montréal pour faire exécuter la copie maîtresse et vivre une première grande déception en tant qu'ingénieur de son débutant... " J'avais mal branché les fils pour l'enregistrement son sur son, " nous raconte Maurice, " on s'est retrouvé avec une copie maîtresse déphasée. En stéréo le son était bon, mais en mono on perdait toutes les basses fréquences ce qui affectait le registre du son. " " Si le disque avait été pressé tel quel, le son aurait été de piètre qualité sur un appareil mono. À l'époque il y avait encore pas mal de gens qui avaient des tourne-disques mono. Alors l'ingénieur chez RCA a dû remixer ma copie maîtresse en mono en augmentant les basses au maximum. Par contre, le concert en direct avait été enregistré en stéréo, et il n'était pas nécessaire de le mixer une deuxième fois. "


" Oliver Klaus " était très apprécié à Montréal dans les années 70. Le groupe était souvent engagé par Donald K. Donald, le plus gros promoteur de l'industrie. Donald K. Donald leur proposa de signer un contrat chez une maison de disque importante mais les gars refusèrent, préférant produire eux-mêmes leur long jeu et conserver le contrôle de la qualité et du style de musique qu'ils voulaient faire. Ils avaient vu de bons groupes se faire piéger par les grosses compagnies de disques et devenir leurs marionnettes. Ils avaient parlé avec des membres de groupes populaires comme " The Rabble " et " April Wine " qui se tuaient au travail à vivre constamment en tournées entre une " canne de binnes et une caisse de 24 ". Ce n'était pas le genre de vie qu'ils voulaient. Ils voulaient faire leur musique mais vivre décemment. Ils préféraient leur liberté et continuer de faire les choses à leur manière.

Le groupe a donc continué seul à préparer son long jeu. Le photographe Marc Jolin fit la photo sur laquelle on voit de gauche à droite Jerry Cushen, Maurice et Bryan. " Il a fait une photo à très haut contraste. On sait que c'est tôt à l'automne parce que nous portons des vestes à carreaux et des jeans roulés. Les gars derrière, ce sont des amis du groupe : Richard Reed, Richard Russel et probablement Eddy Cody ", se rappelle Maurice. " Daniel Racine, un artiste graphiste de Waterloo a fait la mise en page et le lettrage. Nous avons fait imprimer 500 exemplaires du White Album chez RCA pour environ $700 dollars. Nous avons vendu nous-mêmes les longs jeux quand nous donnions des spectacles. "

À cette même époque, Juan Rodriguez, un chroniqueur de musique pop pour The Gazette, un quotidien anglophone de Montréal recommanda " Oliver Klaus " à ses lecteurs. Maurice indigné lui expédia un long jeu en lui écrivant : " Je sais que vous ne nous avez jamais écoutés! " Cette attitude provocante et originale dans l'industrie musicale intéressa le chroniqueur qui offrit à son ami Michael Whalen qui était producteur à Radio-Canada anglais (CBC) de venir voir le groupe à Waterloo. " On a rempli la pipe de hash et on a fait une entrevue. Nous avons donc été présentés à la radio de Radio-Canada comme une curiosité des Cantons-de-l'Est! Nous avions d'autres admirateurs du côté des DJ tel Doug Pringle à CHOM-FM qui faisait régulièrement jouer notre long jeu au complet sans interruption.

Nous avons continué à faire régulièrement des spectacles dans les clubs à la mode du centre ville de Montréal tels Le Crash, le Egg Nest et le Laugh In pour lesquels Donald K. Donald faisait la programmation ".

waiting
Maurice, Bryan et Jerry attendent le train pour Montréal à la gare de Waterloo.

" Notre public était un public choisi, si on veut; des gens du milieu musical, des amis, la famille. Bryan et moi, nous avions plus ou moins grandi sur scène et nous faisions nos petits numéros de chicanes de famille sur scène. Ce n'était pas très professionnel mais notre public aimait ça. Nous avions du caractère. Selon l'inspiration du moment, nous faisions tout ce qui nous passait par la tête : je me couchais sur scène et le bassiste mettait son pied sur ma poitrine pendant mon solo. Ça plaisait. On nous avait baptisé " underground !".


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